Un récit commun est-il encore possible ? Le rôle des territoires pour recréer du collectif
Lors de son congrès annuel, organisé à Châteauroux en septembre 2026, l’Association nationale des Pôles territoriaux et des Pays (ANPP) a consacré une table ronde à la question « Un récit commun est-il encore possible ? ». Dans un contexte de défiance envers les institutions, de tensions sociales et de transformations des territoires, les échanges ont mis en lumière l’importance de construire des perspectives collectives. Une réflexion qui fait directement écho aux missions des conseils de développement.
Construire un récit commun sans effacer les différences
À quoi sert un récit territorial ? Pour Monique Poulot, géographe et présidente du conseil scientifique de France Ruralités, le récit permet de donner du sens à un territoire, de raconter son histoire et de dessiner des perspectives pour l’avenir.
Mais construire un récit commun ne signifie pas rechercher à tout prix un consensus. Chaque territoire est traversé par une diversité d’expériences, d’intérêts et de représentations. Habitants de longue date et nouveaux arrivants, associations, entreprises ou acteurs publics ne partagent pas nécessairement la même vision de leur territoire.
L’enjeu est donc moins de produire un discours unique que de faire dialoguer ces différents récits pour identifier ce qui peut rassembler, sans gommer les désaccords.
Monique Poulot insiste sur cette dimension démocratique : les conflits font partie de la vie des territoires et ne peuvent être ignorés. Le récit territorial doit permettre de les exprimer et de les mettre en discussion.
Il ne peut pas non plus être figé. Les territoires évoluent, leurs populations se renouvellent, leurs aspirations se transforment. Un récit partagé doit donc être régulièrement réinterrogé, pour rester en prise avec les réalités vécues.
Les conseils de développement, des espaces pour croiser les regards
Cette réflexion rejoint directement la vocation des conseils de développement, comme l’a souligné Dominique Chuffart, coprésident de la Coordination nationale des Conseils de développement.
En réunissant des citoyens et des représentants de la société civile, les conseils de développement permettent de confronter différentes perceptions du territoire et d’enrichir les projets portés par les élus.
Leur apport repose notamment sur l’expertise d’usage : celle des personnes qui vivent, travaillent et s’engagent quotidiennement sur le territoire. Cette connaissance du terrain complète les approches politiques et techniques et permet de faire émerger des préoccupations qui ne sont pas toujours visibles dans les documents stratégiques.
Les conseils de développement n’ont pas vocation à se substituer aux élus, mais à contribuer à la réflexion collective, à formuler des propositions et à apporter d’autres regards sur les politiques publiques.
Pour Dominique Chuffart, cette contribution suppose avant tout une relation de confiance. Les désaccords entre élus et membres des conseils de développement ne doivent pas être perçus comme des oppositions systématiques, mais comme une composante normale du dialogue démocratique.
Encore faut-il que ce dialogue produise des effets. Les membres des conseils de développement consacrent bénévolement du temps à leurs travaux et doivent pouvoir savoir ce que deviennent leurs propositions. Le retour des élus sur les contributions constitue ainsi une condition essentielle pour entretenir la confiance et donner du sens à l’engagement citoyen.
Faire vivre le dialogue entre élus, citoyens et services
Au-delà des principes, Dominique Chuffart a identifié plusieurs conditions pour qu’un conseil de développement puisse pleinement jouer son rôle.
La première est la qualité des relations entre la gouvernance du conseil de développement et celle de l’intercommunalité. Cette relation gagne à être formalisée dans un cadre de partenariat précisant les engagements réciproques, les modalités de saisine et les suites données aux travaux.
La deuxième est l’association des services de la collectivité. Le dialogue ne doit pas se limiter à une relation entre élus et citoyens : les services apportent une connaissance technique et administrative indispensable pour éclairer les réflexions et apprécier la faisabilité des propositions.
Enfin, la régularité des échanges permet de construire progressivement une culture de travail commune.
Plusieurs exemples ont été évoqués, notamment celui du Conseil de développement du Pays Basque, qui a élargi ses consultations au-delà de ses propres membres pour recueillir les contributions d’un grand nombre d’habitants.
Ces démarches illustrent une idée essentielle : un projet de territoire ne suffit pas à lui seul à créer une vision partagée. Il faut aussi permettre aux habitants de se l’approprier, de le questionner et de contribuer à son évolution.
Partir de sujets concrets pour retrouver du commun
Comment recréer du collectif lorsque les intérêts divergent ? Pour Patricia Andriot, représentante du Réseau des collectivités territoriales pour une économie solidaire (RTES), l’économie sociale et solidaire (ESS) offre des pistes intéressantes.
Associations, coopératives, mutuelles et autres structures de l’ESS contribuent à produire de la richesse tout en poursuivant des objectifs d’utilité sociale, de gouvernance démocratique et de partage de la valeur.
Mais leur intérêt ne se limite pas à leur modèle économique. Elles peuvent aussi constituer des espaces de coopération entre acteurs aux intérêts différents.
Patricia Andriot a notamment pris l’exemple de l’alimentation locale ou de la préservation des paysages. Ces sujets permettent de partir de préoccupations largement partagées, avant d’aborder des questions plus conflictuelles : répartition de la valeur, transformation des pratiques agricoles, préservation des ressources ou choix d’aménagement.
L’objectif n’est pas d’éviter les tensions, mais de partir d’enjeux concrets pour rendre possible le dialogue et construire progressivement des réponses collectives.
Une approche qui fait écho aux méthodes de travail des conseils de développement, souvent amenés à réunir des acteurs aux intérêts divergents autour de sujets tels que les mobilités, l’alimentation, la transition écologique ou l’aménagement du territoire.
Des territoires vécus qui dépassent les frontières administratives
La table ronde a également permis d’interroger la manière dont les habitants se représentent leur territoire.
Pierre Macé, directeur général de la Fédération nationale des Caisses d’Épargne, a présenté les enseignements d’une étude consacrée au rapport des Français à leur territoire.
Selon cette enquête, 91 % des Français se déclarent attachés à leur territoire, dont 34 % très attachés. Mais cet attachement ne correspond pas nécessairement aux périmètres administratifs.
Le territoire est d’abord celui des pratiques quotidiennes, des relations sociales, des souvenirs et des lieux auxquels chacun s’identifie. Un territoire vécu, dont les contours peuvent dépasser ceux d’une commune, d’une intercommunalité ou d’un département.
Ce constat souligne l’intérêt des démarches menées à l’échelle des bassins de vie, notamment par les Pays et les PETR. Il rappelle aussi l’importance, pour les conseils de développement, de partir de la réalité des habitants plutôt que des seules frontières institutionnelles.
Quel rôle pour les conseils de développement ?
Au fil des interventions, une conviction commune s’est dégagée : construire un récit territorial ne consiste pas simplement à rédiger un document stratégique ou à définir une identité commune. C’est avant tout un processus collectif, démocratique et évolutif.
Pour les conseils de développement, cette réflexion ouvre plusieurs perspectives.
Leur rôle est d’abord de faire émerger la diversité des points de vue, y compris ceux des personnes qui participent peu aux espaces habituels de concertation. Il est aussi de permettre l’expression des désaccords, de rechercher des points de convergence et de contribuer à une vision du territoire qui dépasse les intérêts particuliers.
Cette contribution suppose que les conseils de développement disposent d’une véritable place dans le dialogue territorial, avec des relations régulières avec les élus, un accès aux informations nécessaires et une reconnaissance du travail accompli.
Les conseils de développement peuvent jouer un rôle dans la durée, en accompagnant l’évolution des projets de territoire et en interrogeant leur appropriation par les habitants.
Un récit commun est donc encore possible, à condition de ne pas chercher à imposer une vision unique. Il se construit en reconnaissant la pluralité des expériences, en acceptant les désaccords et en donnant aux habitants la possibilité de contribuer aux choix qui façonnent leur territoire.
C’est précisément dans cet espace de dialogue, entre les citoyens, les élus et les acteurs locaux, que les conseils de développement ont toute leur place.













